Cachez ce film que je ne saurais voir…

Ces temps-ci on parle à profusion de la censure dans le milieu des cinémas canadien et québécois, l’élément déclencheur: le projet de loi C-10, présentement à l’étude au sénat canadien. Ainsi, la loi permettrait au ministre du Patrimoine de retirer le droit aux crédits d’impôt à des productions cinématographiques et télévisuelles jugées «offensantes» ou «contraires à l’ordre public». Tout cela porte sur des projets qui ont été préalablement acceptés et financés par différentes institutions comme téléfilm Canada ainsi que le fond Canadien de la télévision.

Ce qui est le plus étonnant, c’est qu’une loi de juridiction Fédéral viendrait outrepasser un dossier de juridiction provinciale! Mais ça, personne ne semble s’en offusquer. « En effet, au Canada, la censure a ceci de particulier qu’elle relève de la juridiction provinciale. À l’exception de l’Île-du-Prince-Édouard et de Terre-Neuve, chaque province gère son bureau de censure, de surveillance ou de classification. » (L’encyclopédie canadien)

Il faut savoir que l’histoire de la censure dans le cinéma québécois ne date pas d’hier! La province à longtemps été considérée comme la pire province, celle où l’on censurait systématiquement tout ce qui allait à l’encontre de la religion, de la morale et du politique, et cela à l’intérieur même du Canada. Cette réputation s’est rapidement fait sentir à l’échelle mondiale: « L’industrie hollywoodienne considère à cette époque (années 20-30) que le Québec est l’endroit le plus sévère du monde en matière de censure cinématographique. À tel point que les producteurs et les distributeurs des États–Unis décident de boycotter le Québec. Le Premier ministre de l’époque, Louis Alexandre Taschereau, ne se laisse pas impressionner : « Mieux vaut nous passer du cinéma américain et garder notre jeunesse », déclare-t-il en 1926, en appui à son bureau de censure. » (régie du Cinéma)

En 1916, un journaliste Russe décrivait le Québec comme étant « le pays des ennemis du cinéma »! voici l’extrait tel que cité par Lacasse, Gaudreault et Sirois-Trahan dans un ouvrage qui porte ce nom:*** « Le pays des ennemis du cinéma- un tel pays existe, non pas dans l’imaginaire, mais bel et bien dans la réalité présente… Il s’agit du Québec (…) les habitants du Québec partent en guerre contre les théâtres, les cinémas qu’ils souhaitent voir disparaître de la surface de la terre québécoise. (…) voici les exigences des conseils municipaux (pour ouvrir une nouvelle salle); Interdiction d’établir un théâtre, un cinéma ou tout autre salle de spectacle ou de divertissement à une distance de moins de deux déciatines (unité russe de mesure) d’une Église, d’une chapelle ou d’une école. Au Québec, dans chaque coin il y a une Église, une chapelle un monastère ou à tout le moins une école. Su cette interdiction est respectée, elle obligera les théâtres et les cinémas à s’installer quelque part dans les rochers ou les vallons. » article en russe publié dans Proektor no 6, 1916.

Ce qui est fascinant et paradoxale dans histoire du cinéma québécois c’est que, malgré toutes les énergies déployées par les bureaux de censures, l’Église ainsi que les divers gouvernements, le Québec à toujours réussis à être à maintenir son statu de pionnier en ce qui a trait à la production cinématographique, ce qui lui a permis, dès les débuts du cinéma, d’être l’avant garde des diverses cinématographies mondiales. Il semble que ce soit dans le destin des Québécois, que de devoir se battre continuellement contre des « Goliath » en puissance afin d’assurer sa survie. Par contre, il est possible que ce soit ces successions continues de contraintes qui a permis également aux Québécois de se dépasser, de développer une imagination collective unique particulière et unique ainsi qu’un sens du détournement des contraintes. Ce qui, en définitive nous aura permis non seulement survivre en tant que société, mais qui nous aura également permis d’affirmer notre existence à la face du monde dans une multitude de domaines (science, culture, nouvelles technologies, affaires…) Il n’en demeure pas moins que notre apport à la cinématographie mondiale est particulièrement important et cela tant aujourd’hui qu’il l’était dès l’origine du cinéma. Dans l’idée même de projeter des films, (dit vues animés dans les premiers temps du cinéma) le Québec est déjà dans la course dès la naissance du médium. En effet, six mois seulement après la première projection d’images « animées » par les frères Lumières à Paris, on projette déjà à Montréal ces premières pellicules de films. (dans un café concert de la rue St-Laurent, le 27 juin 1896). Cette industrie va se développer à une vitesse considérable. Déjà en 1906 Ernest Ouimet va ouvrir une première salle « permanente » consacrée avant tout à la projection de vues animées (le Ouimetoscope).

Il ne faudra pas beaucoup de temps pour que l’on commence à s’attaquer au cinéma. En 1907, l’Église frappe. L’archevêque de Montréal. Paul Bruchési, demande que la loi interdisant les divertissements payants le dimanche s’applique également au cinéma. En 1911 le gouvernement québécois interdit l’accès aux jeunes de moins de 15 ans. Finalement en 1912, l’état se dote d’un « bureau de censure » auquel tout film devra être soumis, à compter du premier mai 1913, et qui aura tout loisir d’interdir ou de « charcuter » toute pellicule jugée dangereuse. Va commencer à ce moment ce que l’on va appeler plus tard « le règne des ciseaux » au nom de deux grands principes :

  • « 1) le cinéma est «corrupteur» parce que, «école du soir tenue par le diable», il pervertit la jeunesse en lui donnant des leçons d’immoralité et un «panthéon d’idoles frelatées», il lui enlève le goût de l’école, il lui fournit, avec l’obscurité des salles, bien des «occasions de péchés», etc.
  • 2) comme les salles ne diffusent que du cinéma américain, il devient aussi «dénationalisateur» parce qu’avec lui «notre race» s’acculture aux modes de vie et de pensée d’outre-frontière. Officiellement, l’Église défend la foi et la langue, lesquelles sont à l’époque intimement liées, mais dans un second regard, il faut y voir surtout une opposition à un objet culturel puissant et largement diffusé, en train de menacer son autorité sur l’imaginaire collectif et sur les consciences. » (encyclopédie Agora)

À la suite d’un incendie meurtrier en 1927 au Laurier palace ayant causé la mort de 78 enfants, le cinéma n’est plus simplement l’ennemi à abattre, il devient quelque chose de dangereux. (non seulement pour l’âme mais pour la vie) Le cinéma est meurtrier! Il faut dire que les première pellicules nitrates étaient dangereusement inflammables, ce qui fait, qu’au cours de l’histoire, elles ont causées un nombre considérable d’incendie tragiques un peu partout à travers le monde. Le plus connu étant celui en 1897 à Paris, l’incendie du bazar de la charité qui à fait 120 morts et de nombreux blessés (dans ce cas la pellicule de nitrate n’est pas la grande responsable, il s’agit plutôt d’une erreur technique de la part du projectionniste, mais le résultat est le même). C’est finalement dans les années 50 que ce type de pellicule hautement inflammable sera interdit et remplacé par la pellicule acétate.

Au cours de ces années noires pas moins de 6000 à 7000 films seront carrément refusés, plusieurs pour ne pas dire la majorité seront « charcuter » de scènes diverses. Quelques fois, lorsque les ciseaux de la censure avaient terminé leur travail (lire ici: rendre un film moral) , l’intrigue devenait incompréhensible, parfois même, il ne restait que quelques minutes à un film qui pouvait avoir une durée originale d’une heure ou deux! Selon la régie du cinéma du Québec, en quelques mois d’existence le bureau de censure du Québec avait refusé plus de films que les États-Unis, l’Angleterre, et le reste du Canada réunis!

Le bureau de censure va justifier ses refus et coupures par des raisons toutes plus loufoques que les autres, en voici quelques exemples :

  • Le tout premier film à apparaître dans nos archives comme un film refusé (en avril 1913) est As in a looking glass de D. W. Griffith. Motifs de refus : « 3 rouleaux suggestifs. Condamné. »
  • en 1967, le Bureau de censure refusait Belle de jour de Luis Buñuel. Motifs de refus : « Des scènes d’intimité, un épisode de nécrophilie, des séquences sadiques et une atmosphère générale équivoque… »
  • « Jeune fille séduite par un jeune homme avarié et abandonnée ensuite. » (Open your eyes,1921)
  • « En aucun cas immoral mais trop d’américanismes et de drapeaux flottants» (Weekly n° 75, 1916)
  • « Danseuses renversées suggestivement, danseur tenant la danseuse renversée. » (Accepté en appel le 16 septembre 1924, avec les modifications suivantes : « Coupez les deux têtes [sic] des danseuses renversées suggestivement; aussi, le danseur tenant la danseuse renversée ».) (Yankee madness, 1924)
  • * « Scènes d’un homme sans son pantalon dans la bobine 1. » (Hayfoot Strawfoot, 1926)
  • Metropolis de Fritz Lang est refusé en 1927 pour ses « idées bolchéviques » (régie du cinéma)
  • La censure du film les enfants du paradis de Marcel Carné en 1949 s’est pratiquement transformé en incidents diplomatique entre le Québec et la France, selon Yves Lever.

Ect ect ect…

Le bureau de censure québécois était une version « Tyranique » du code Hays, établie en 1934 aux États-Unis, qui, dans un même ordre d’idée était un code de loi stricte, qui devaient impérativement être respecté par les réalisateurs et producteurs des grands studio de l’époque. Cette réglementation s’est achevé en 1966.

Au cours de la grande Noirceur, Maurice Duplessis se chargera à son tour se mêler des décisions du bureau de censure, en utilisant un veto improvisé, ainsi il refusait systématiquement tout film susceptible de porter atteinte à ses idéologies politiques et bien entendu envers tout ce qui pouvait corrompre les valeurs morales la bonne vieille famille canadienne française.

C’est seulement en 1967, que le Québec abandonne le bureau de censure au profit du bureau de surveillance du cinéma. Selon la régie du cinéma, l’Union nationale, un partie ultra conservateur, à dû céder aux nombreuses pressions à l’aube de l’ouverture de l’expo 67 qui se prétendait un évènement qui avait pour but de créer pour Québec, une ouverture nouvelle sur le monde! Le projet 52 à été voté à la suite de 30 heures de délibérations! C’était à l’époque une grande victoire sur un demi siècle de répression. Désormais on utilisait un procédé de classification des films plutôt que de coupuressss. Un mode de surveillance plutôt qu’un mode censure. Malgré tout, de nouvelles formes de censure apparaissent. Premièrement par la population elle-même, qui par l’entremise groupes divers, souvent d’appartenances religieuses qui allaient manifester devant les cinéma afin de créer des scandales médiatique. À tire d’anecdote, Le 5 novembre 1970, Le Maire de Montréal, Jean Drapeau va interdire la projection du film « Quit Days in Clichy » en envoyant la police perquisitionner les pellicules et par le fait même menacer d’emprisonnement tous les membres du bureau de surveillance. Denis Arcand goutera à son tour à cette politique, avec son film documentaire « On est au coton » tourné 1970 et qui sera interdit de diffusion par l’ONF jusqu’en 1976 (année de la prise de pouvoir de René Lévesques) Ici, la censure est évidemment politique, dans ce film, Arcand dénonçait « trois problèmes au cœur de la lutte ouvrière : la fermeture des usines, les maladies industrielles comme la surdité ou les problèmes pulmonaires consécutives au conditions de travail et les grèves et actions syndicales. » (wikipédia) Il a d’ailleurs répliqué en tournant le film GINA, sa première fiction qui raconte (entre autres) l’histoire de cinéastes qui tentent de tourner un documentaire sur les employés des usines de textiles et qui verront leur travail censurer!

La censure n’a jamais cessé d’exister, « La censure cinématographique au Canada est presque aussi vieille que la projection de films. Précisons d’emblée que plusieurs instances peuvent intervenir sur le sujet. Notamment, les douanes peuvent bloquer l’importation de films érotiques au pays; les villes, interdire sur leur territoire les films qu’elles jugent indécents; les procureurs provinciaux, porter plainte au criminel; et les églises, bannir les représentations litigieuses de leurs institutions ou des territoires où elles exercent leur influence. Une forme de CENSURE ou d’autocensure provient des maisons de production elles-mêmes, particulièrement des organismes gouvernementaux. À cet égard, l’ONF se fait souvent prendre à partie, notamment en 1972, quand le commissaire interdit la présentation de plusieurs films québécois pour des raisons politiques (ils affichent leurs couleurs marxistes ou séparatistes). » (donc le film de Arcand mentionné plus haut) (encyclopédie canadien) En ce sens rien n’a vraiment changé. Elle est toujours présente dans les décisions de la régie du cinéma, dans l’autocensure des producteurs réalisateurs et différents intervenants du milieu du cinéma. « Tout indique que la population québécoise est généralement satisfaite du travail qu’effectue la Régie du Cinéma car, depuis de nombreuses années, aucune décisions n’a suscité de remous dans les médias ou sur la scène publique » (Revue Séquence, décembre 2003).

« La régie du cinéma, refuse en moyenne une cinquantaine de films chaque année. sur un total d’environ 13 000 films soumis. » Il faut dire qu’un jugement de la cours Fédéral qui date d’aussi peu que 1987, menaçait déjà les acquis en voulant contrôler une partie de ce qui doit être moralement acceptable. « Dorénavant, seules les scènes à connotation pédophile ou la violence sexuelle faite aux femmes suscitent des interdictions. Dans les années 90, les bureaux de surveillance étendent leurs juridictions aux vidéocassettes disponibles en magasin. La censure doit s’adapter aux nouveaux modes de diffusion. » (Pierre Véronneau). En somme, il faut rester vigilant encore aujourd’hui, car il semble que l’état essai toujours et encore de s’immiscer dans le choix des œuvres dans le but d’imposer sa vision idéologique.

Bref, l’histoire de la censure du cinéma Québécois, est aussi complexe qu’elle est passionnante à étudier. J’en ai fait un survol rapide (malgré la longueur de ce texte) , mais pour ceux qui désireraient en savoir plus il existe un excellent livre sur la question, Le Dictionnaire de la censure au Québec, Publié en 2006 aux éditions FIDES par Pierre Hébert, Yves Lever et Kenneth Landry. Un ouvrage tout simplement génial! Si vous avez la chance, vous pouvez également aller voir le film; Les ennemis du cinéma : Une histoire de la censure au Québec, réalisé par Karl Parent, dont voici la bande annonce;

Comme l’a si bien dit Réal Bossé lors de la dernière édition du Gala des Jutras, Vive le Cinéma Libre!

Sans rancune

MFL

***Au pays des ennemis du cinéma, André GAUDREAULT, Germain Lacasse, Jean-Pierre SIROIS-TRAHAN, Nuit Blanche éditeur, 1996.

(photo: Métropolis)

~ par MFL sur 16 mars 2008.

4 Réponses to “Cachez ce film que je ne saurais voir…”

  1. ma compréhension de la nouvelle loi sur la censure sur le cinéma et je peux me tromper c’est qu’il s’agit d’un article sur la nouvelle loi sur la fiscalité qui permettra de refuser du financement à un film dont le scénaro ne respecte pas les bonne moeurs. Ce ne serait donc pas une censure directe mais une censure indirecte, no money, no candy. C’est ce l’opposition a invoqué pour ne pas l’avoir vu passer, il s’agit d’un article dans une loi qui comprend plusieurs pages et ils n’ont pas vu l’article, pas fort

  2. @Y-man

    En fait, ici on parle de refuser des crédits d’impôts à des projets qui bénéficient déjà de subventions qu’elles soient privées, fédérales ou provinciales, mais qui ont impérativement besoin de ce programme de crédit d’impôt pour mener leurs projets à terme. C’est comme s’ils se permettaient un veto final sur des décisions qui ont fait l’unanimité. C’est clairement de la censure, pour ce qui est des raisons qu’ils pourraient invoquer dans leurs décisions, elles semblent aller dans le même sens que les lois déjà existantes, et qui sont justifiable. Mais il faut être TRÈS vigilant car il ne faudrait pas que certains comités douteux se mêlent d’imposer leur propre codes moraux!
    Pour le moment, c’est un projet qui est toujours à l’étude!

  3. Je pense qu’il ont mis cela dans une sens large pour ne pas se retrouver à subventionner des films qui parle de pédophilie. Je pense que les gens panique peut-être trop, je ne pense pas que l’on va retourner au temps de la censure de Duplessis sauf qu’il ce peut qu’il y ait des films qui avec une thème pas nécéssairment de mauvaise moeurs mais disons de moeurs différente qui pourrait alors être interprété comme de mauvaise moeurs. Disons que cela va donner des armes de plus à des fonctionnaires de tuer dans l’oeuf des projets qui autrement auraient vu le jour.

  4. @ Y-Man

    C’est ce que je dis!!! Suffit de rester vigilant!:)

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